Élu / agent de collectivité, Enseignant, Auteur, Acteur socio-culturel et socio-éducatif
S'exercer aux droits culturels
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Introduction aux droits culturels
Replay du 11/12 du 08/12/2022 avec Matthieu Warin, formateur, consultant, spécialiste des droits culturels.
Voilà, il est 11h, on va pouvoir commencer ce nouveau numéro. Merci beaucoup d’être là pour le dernier numéro de l’année. Je suis ravie d’accueillir Mathieu Varin aujourd’hui.
Alors, pour les petites règles que je rappelle rapidement : vous pouvez renommer vos vidéos avec vos noms et prénoms pour que l’on puisse facilement vous identifier, en tout cas pour que mon collègue Florian Barle puisse vous identifier. Si vous pouvez aussi penser à garder vos micros coupés pendant la conférence, pour que l’on puisse bien entendre notre intervenant. Si vous mettez votre vidéo, comme beaucoup l’ont fait, c’est plus chouette pour nous, parce qu’on voit des visages et c’est quand même plus sympa. On n’est pas trop nombreux.
Donc ce que je vous propose, si vous le souhaitez, c’est de poser les questions à tout moment dans le chat. Vous pouvez aussi lever la main et on vous donnera la parole sans souci. Donc n’hésitez pas, le principe du 11/12, c’est vraiment cela.
Vous pouvez également consulter la version éditorialisée des 11/12 sur les carnets, qui donnent accès à des extraits vidéo, à des liens de webographie, de bibliographie, etc.
Aujourd’hui, je suis ravie d’accueillir Mathieu Varin, qui est formateur, consultant, intervenant, spécialiste des droits culturels. Vous avez fait une formation en communication et en sociologie, puis vous avez été directeur de plusieurs établissements dans le milieu socioculturel. Depuis tout récemment, vous dédiez votre temps à la consultation et à la formation, notamment sur ces sujets-là.
Ce que l’on s’est proposé dans ce rendez-vous, puisque c’est rapide, encore un nouveau challenge pour un nouvel intervenant, c’est vraiment de revenir sur des questions de définition et de contexte, même si l’on pourra voir les champs d’application. L’idée, c’était vraiment de faire un temps d’arrêt et de pouvoir interroger cette notion, la définir, et faire en sorte qu’elle soit bien claire pour tout le monde, puisqu’elle va concerner nos activités par la suite, qu’elles soient professionnelles ou personnelles. Je pense que revenir sur cette notion-là, c’était important.
Je vais laisser la parole à Mathieu Varin. J’ai pris trois minutes, donc c’est bon. Il va nous expliquer un petit peu de quoi on parle quand on parle de droits culturels : qu’est-ce qu’on dit, qu’est-ce qu’on en dit, et que veut dire cette notion. Merci à vous.
Bonjour, et merci beaucoup pour cette introduction. Redire en introduction deux choses.
D’abord, je me remets difficilement d’une vieille crève et d’un vieux Covid, qui m’amènent de temps en temps à partir dans des quintes de toux absolument pénibles, surtout pour les gens qui sont en face de moi. Vous n’êtes pas directement en face de moi, mais dans ces cas-là, j’essaierai de désactiver le son, de faire ma quinte de toux, puis de revenir vers vous. Ce ne sera pas très élégant, mais on n’a pas trouvé mieux.
La deuxième chose, peut-être, c’est me resituer très rapidement comme étant avant tout un collègue à vous. Moi, mon métier, je suis attaché territorial et je travaille dans la fonction publique territoriale depuis une quinzaine d’années, avec trois grands postes : l’un dans le socioculturel, l’autre dans le culturel — j’y reviendrai peut-être tout à l’heure — et le dernier, que je viens de quitter, dans le social, où j’étais responsable d’un centre social municipal à Grenoble.
Là, je suis effectivement, comme le disait Emmanuel, en disponibilité pour un an ou deux. Pendant ce temps, je ne sais pas si cela ressemblera ou non à une reconversion professionnelle, je m’en fiche un peu. J’essaie de porter le bâton de pèlerin sur cette question des droits culturels, plus largement sur le croisement entre les métiers du social et de la culture.
Les droits culturels, c’est quelque chose qui m’est cher parce que, comme beaucoup d’entre vous, il y a des choses comme cela qu’on croise dans nos vies professionnelles en se disant : « Mais bon sang, tout cela me semble pertinent et intelligent. » J’ai vraiment l’impression d’avoir mené ma vie professionnelle avec ces points de repère, mais sans qu’ils soient nommés, sans qu’ils soient explicites. Et parfois, cela fait du bien.
C’est comme cela que certains d’entre nous ont pu croiser, par exemple, l’éducation populaire sans même savoir que cela existait, en se disant : « Mais cela me ressemble, et c’est quelque chose qui me parle. » Les droits culturels, cela m’a fait cela, de manière assez formidable et révélatrice, au moment où j’étais dans une petite commune du Morbihan, à côté de Vannes, où l’on sortait de terre un centre culturel avec une salle de spectacle et une grande médiathèque, en se posant la question de la participation et de la place des gens dans ce nouvel équipement.
Ce n’était pas forcément l’offre culturelle qui devait être au centre de nos préoccupations, mais plutôt : qu’est-ce qu’il fallait que ce soit ? On a inventé un certain nombre de choses, et on s’est fait rattraper par cette histoire des droits culturels, à force de réseauter, d’être en lien avec les unes et les autres. On a découvert que, malgré nous, on empruntait les chemins qui étaient ceux des droits culturels.
Alors, c’est quoi ce machin ? On en entend de plus en plus parler. Il faudrait faire un point d’actualité sur les droits culturels : est-ce qu’ils sont en forme, est-ce qu’ils ne le sont pas ? Ils ont connu un petit coup de mou, à mon sens, entre les deux dernières présidentielles, où ils ont été assez peu appropriés politiquement. On s’est dit : bon, c’est mort pour ce coup-là, il va falloir penser autrement. Pour autant, on les voit réapparaître, on les voit apparaître, et on les voit dans les textes qui régissent nos différents métiers. Ils sont aujourd’hui bien présents.
Cela veut dire qu’on est presque tenu, aujourd’hui, de se dire : s’ils sont là, cela veut forcément dire quelque chose. Qu’est-ce qu’ils veulent dire ? Et comment moi, je peux me positionner par rapport à ce droit culturel, qui figure encore une fois dans un certain nombre de textes ? On va le décliner. Moi, forcément, je vais vous proposer cela sous une forme plutôt convaincue. J’espère que pour celles et ceux d’entre vous qui découvrent le territoire des droits culturels, vous le serez aussi. Mais je vais surtout essayer d’objectiver les choses et de dire de quoi on parle.
Je pars à l’envers. Merci Emmanuel d’avoir partagé son écran pour pouvoir dérouler cela. Je pars à l’envers, je ne pars pas directement des premières lignes pour parler directement de la déclaration de Fribourg.
On est au début des années 2000, et des chercheurs, notamment en sciences humaines, se réunissent à l’université de Fribourg et vont faire un exercice assez intéressant, qui va consister à aller chercher dans les textes internationaux ratifiés par les différents pays — donc on est vraiment dans le logiciel des droits de l’homme — tout ce qui, dans ces différents textes, se réfère à la question culturelle, au sens le plus large du terme.
On reviendra tout à l’heure sur la définition de la culture : quand on parle de droits culturels, de quelle définition de la culture parle-t-on ? Mais, dans un premier temps, les gens de Fribourg font un exercice qui est un exercice de rassemblement, et pas du tout d’invention. J’insiste là-dessus, parce que c’est très important. Quand, au bout de sept heures de présentation, dans nos carrières et dans nos métiers, on va revenir dans nos établissements, dans nos bibliothèques, dans nos médiathèques, c’est important de dire : les droits culturels, ce ne sont pas des inventions. Ce ne sont pas des gens qui, à un moment donné, se sont dit : « Tiens, on va rebattre les politiques culturelles, on va innover, on va essayer de voir les choses différemment et de faire un pas de côté. »
Oui, on fait un pas de côté, mais on le fait sur la base de choses qui existent. Et cet exercice de Fribourg, encore une fois, est un exercice qui va dire : qu’est-ce qui existe dans les différents textes internationaux, et comment est-ce que je vais aller piocher ce qui se réfère à la culture, mais aussi au droit à l’information, mais aussi à la diversité culturelle ? Tout ce qui, à un moment donné, peut avoir trait à la culture, je vais le rassembler, je vais essayer de le mettre en ordre.
Le premier constat, c’est que les textes internationaux sont nombreux. Emmanuel, on peut revenir peut-être sur le slide avec l’idée de l’émergence des droits économiques, sociaux et culturels, et cet article 22 qui dit, en 1948 : « Toute personne, en tant que membre de la société, a droit à la sécurité sociale et est fondée à obtenir la satisfaction des droits économiques, sociaux et culturels indispensables à sa dignité et au libre développement de sa personnalité », etc.
Je cite cet exemple, je ne vais pas tous les citer, mais pour redire ce qu’est le travail de Fribourg. Le travail de Fribourg, tout laborieux qu’il soit, c’est d’aller chercher dans ce texte de 1948, et dans tous les textes, notamment au musée de l’UNESCO qui vont suivre, ceux qui se réfèrent à la culture, puis de faire cet effort, encore une fois un peu laborieux mais hyper pertinent, de rassembler tout cela et de sortir à l’arrivée une déclaration qui n’est ni ratifiée ni ratifiable par les pays, mais qui dit : voilà ce que sont les droits culturels des personnes.
Et ces droits-là, encore une fois, on ne les invente pas, on les rassemble, parce qu’ils existent déjà et qu’ils préexistent dans des documents qui, eux, ont été ratifiés par de très nombreux pays.
Alors, ces documents, rapidement, quels sont-ils ? Ce n’est pas du tout exhaustif.
La Déclaration universelle des droits de l’homme, on en a parlé avec l’article 22 principalement, et puis l’article 27, qui est hyper intéressant puisqu’en 1948 déjà, on parle du droit à la participation à la vie culturelle de la communauté. On y reviendra sur ce thème de participation, parce qu’il est très souvent présent dans le logiciel des droits culturels.
En 1966, les deux pactes que l’on cite souvent ensemble : le Pacte international relatif aux droits économiques, sociaux et culturels, et le Pacte international relatif aux droits civils et politiques. En creusant un peu sur les droits culturels, je suis allé lire les différents textes, et je me suis rendu compte qu’on est très mal renseignés, très mal enseignés sur les textes internationaux.
Si on demande dans la rue aux gens ce qu’est la Déclaration universelle des droits de l’homme, les trois quarts pensent que c’est 1789 et confondent la Déclaration universelle des droits de l’homme avec la Déclaration des droits de l’homme et du citoyen. Ce n’est pas grave en soi, mais on se rend compte qu’on a, dans la matière et dans la matrice des droits humains, une richesse absolue. C’est un gouffre d’intelligence. On se dit qu’en fait, faire vivre l’humanité ensemble, ce n’est pas très compliqué : il suffit de suivre les textes internationaux. Le problème, c’est qu’ils ne sont pas appliqués. Mais ce n’est pas parce qu’ils ne sont pas appliqués qu’ils ne sont pas intelligents.
Et cette intelligence-là, je la trouve extrêmement mal partagée par nos citoyennes et nos concitoyens, parce qu’il faut vraiment pouvoir s’intéresser au sujet pour aller regarder ces textes. Je vous invite à le faire, parce qu’il y a quand même une belle matière pour faire humanité ensemble, pour reprendre un terme propre aux droits culturels.
En 1966 donc, ces deux pactes sont adoptés. Ils auraient pu n’en faire qu’un. L’idée, c’était de décliner la Déclaration universelle de 1948 pour la rendre un peu plus concrète et sortir d’une charte qui soit uniquement une charte d’intention. Le problème, c’est qu’on est en pleine guerre froide, et que le bloc de l’Est s’oppose à un pacte unique. Il ne veut pas entendre parler de droits civils et politiques dans le même texte. Du coup, l’ONU, dans son arbitrage, va séparer les deux : d’un côté, les droits économiques, sociaux et culturels ; de l’autre, les droits civils et politiques.
On retrouve dans ces deux pactes des choses qui touchent évidemment à la culture, notamment dans le premier, avec le droit à l’éducation à l’article 13, et le droit de participer à la vie culturelle à l’article 15.
Puis on a des textes qui vont se succéder au fil des décennies. En 1992, une déclaration importante des Nations unies sur les droits des minorités. Attention, sur la question des droits culturels, à ne pas limiter la question aux seuls droits des minorités, mais ce texte existe et il est important.
Puis un gros texte, qui n’est pas de l’ONU cette fois-ci mais de l’UNESCO : la Déclaration universelle sur la diversité culturelle. Elle réinterroge la notion même de culture et va élargir la définition de la culture. J’y reviendrai tout à l’heure pour parler des impacts de cette situation des droits culturels sur les politiques culturelles à la française.
L’un des premiers impacts, c’est de dire : quand on parle de culture, de quoi parle-t-on ? Et là, l’UNESCO nous propose une définition que va reprendre la déclaration de Fribourg quasiment in extenso, en réaffirmant que la culture doit être considérée comme l’ensemble des traits distinctifs, spirituels, matériels, intellectuels et affectifs qui caractérisent une société ou un groupe social, et qu’elle englobe non seulement les arts et les lettres, mais aussi les modes de vie, les façons de vivre ensemble, les systèmes de valeurs, les traditions et les croyances.
C’est avec cette définition-là de la culture, que l’on appelle une définition anthropologique et large de la culture, contrairement à une définition plus restrictive qui se limite aux arts et aux lettres, que l’on va réfléchir la culture dans les textes internationaux. Fribourg, et les droits culturels, vont non seulement s’en inspirer, mais véritablement prendre cette définition comme point de départ.
C’est un point d’éclaircissement qu’il faut toujours faire quand on parle de droits culturels entre collègues. Attention : je ne te parle pas uniquement des arts et des lettres, je te parle d’une définition large, anthropologique, de la culture. Cela ne veut pas dire que cette définition n’inclut pas la question des arts et des lettres. Ce n’est pas deux choses qui s’excluent. La définition large englobe la définition plus restrictive.
Quand l’un des procès faits aux droits culturels consiste à dire qu’ils ne s’intéressent pas à la question de l’art et de la place des artistes, c’est absolument faux. Les droits culturels disent juste que la question culturelle ne peut pas être limitée à la question de l’art. La question de l’accès à la culture, par exemple, devient absurde quand on parle de droits culturels. J’y reviendrai. Cette question-là ne peut pas être confondue avec la question de l’accès à l’art. L’accès à la culture, c’est une chose. L’offre artistique, c’en est une autre. Il faut toujours bien dissocier les deux.
En 2003, Convention pour la sauvegarde du patrimoine culturel. En 2005, une convention que vous connaissez certainement au moins de nom : la convention de Faro. Ce n’est pas une convention de l’ONU ni de l’UNESCO, mais une convention du Conseil de l’Europe, très intéressante à examiner dans le détail.
Ce qui frappe aujourd’hui, avec la convention de Faro, c’est que la France ne l’a jamais ratifiée, alors qu’elle l’a été par de très nombreux pays. La France refuse systématiquement de signer la convention de Faro pour une raison politique large : Faro parle beaucoup de communautés culturelles, et la France est un des pays qui se méfie le plus de la notion de communauté.
On verra que cette notion de communauté est très présente dans la question des droits culturels, ce qui rend parfois un peu compliqué le dialogue entre les politiques culturelles françaises et les droits culturels. C’est la question des identités culturelles, et c’est la question des communautés. Ces questions ne font absolument pas peur aux pays anglo-saxons, qui vivent avec la coexistence et l’enrichissement mutuel de communautés affirmées comme telles, alors que la France a un modèle intégrationniste qui veut que les communautés se gomment ou se floutent les unes par rapport aux autres pour n’en faire qu’une, la communauté nationale.
Et, vu que la France se méfie des communautés, par crainte des dérives communautaristes, elle regarde aussi la question des droits culturels avec un petit pincement de bouche, en se disant : est-ce que cela ne va pas nous amener à des endroits où l’on n’a pas envie d’aller ?
En 2005 encore, la déclaration sur la protection et la promotion de la diversité des expressions culturelles nous amène ensuite, en 2007, à la déclaration de Fribourg sur les droits culturels.
Les droits culturels désignent les droits, libertés et responsabilités pour une personne, seule ou en commun avec et pour autrui, de choisir et d’exprimer son identité. On pourrait faire un commentaire mot à mot tellement cette phrase est riche et intéressante.
On pourra reparler tout à l’heure de « droits, libertés et responsabilités ». Les droits culturels ne disent jamais seulement : il y a des droits et il y a des devoirs. Ils disent : il y a des droits qui sont des libertés, et à côté, il y a des responsabilités.
Les droits culturels parlent toujours de la personne seule ou en commun. Ils font toujours l’exercice de réfléchir à l’identité culturelle de la personne et à sa singularité, puis de la mettre dans du collectif, puis dans de l’universel. Une personne est à la fois singulière et universelle. On est chacun porteur d’une identité qui fait qu’on est des individus à part entière, uniques et singuliers, mais on est aussi porteurs de l’intégralité de l’humanité. Et entre les deux, il y a un truc magique qui s’appelle la mise en collectif et la mise en résonance avec les autres singularités.
On est au cœur de cela. Et puis il s’agit bien de choisir et d’exprimer son identité culturelle, qui est un des grands mots forts des droits culturels.
On a une redéfinition de la culture, qui s’inspire vraiment de l’UNESCO en 2001 : le terme culture recouvre les valeurs, les croyances, les convictions, les langues, les savoirs et les arts, les traditions, institutions et modes de vie par lesquels une personne ou un groupe exprime son humanité et les significations qu’il donne à son existence et à son développement.
Cette définition, je vous la propose non pas pour que vous l’adoptiez nécessairement, mais parce qu’elle existe en tant que telle. Là, on dit plus qu’elle est large et anthropologique ; on dit qu’elle est large, anthropologique et éthique. En fait, elle positionne la culture comme ce qui fait l’humanité.
Les grands penseurs des droits culturels — ou plutôt les grands collecteurs de cette pensée — parmi lesquels Patrice Meyer-Bisch, philosophe de l’université de Fribourg, un peu le « père » des droits culturels, sont très loquaces sur cette question. C’est quoi la culture ? La culture, il la définit comme un tissu interstitiel. Il dit : la culture, c’est comme la peau ; c’est ce qui permet de toucher et d’être touché à la fois. La culture, c’est la relation. La culture, c’est faire humanité ensemble.
On est donc dans une acception très humaniste, ce n’est pas pour rien qu’il y a une filiation avec les grands textes de l’ONU et les droits humains.
Alors, autre procès fait aux droits culturels : avec une définition de la culture comme celle-ci, finalement, tout est culture. Eh bien oui, pourquoi pas ? Dès lors que l’on est dans une relation humaine, et dès lors que l’humanité est concernée par le sujet, oui, on peut parler de culture à de très nombreux endroits.
Quand on parle de droit à la culture ou de droits culturels, on a cette acception-là. On parle donc effectivement de beaucoup de choses. C’est pour cela qu’en ce moment même, ensemble, on est dans la sphère et dans le domaine de la culture, et l’on parle de droits culturels.
J’ai eu la chance d’avoir plusieurs temps de métier, dont dans les métiers du social. C’est très intéressant et très pertinent de parler des droits culturels des personnes dans les métiers du social. C’est très intéressant aussi de s’extraire de notre position de professionnels de la culture pour parler de droits culturels, parce qu’ils vont bien au-delà de nos métiers et bien au-delà de notre sphère culturelle.
Un petit mot pour dire que tout cela ne s’arrête pas à Fribourg. Fribourg fait une photographie, rassemble les différents textes où l’on parle de culture, on verra sous quelle forme, mais cela ne s’arrête pas là. Pendant ce temps-là, l’ONU, l’UNESCO et d’autres organismes continuent à travailler sur cette notion des droits culturels, sur les questions de diversité, de patrimoine, de vivre ensemble, d’humanité, etc.
Il y a des rapporteurs et rapporteuses qui travaillent en permanence. Il y a actuellement Alexandra Xanthaki, qui a succédé à Farida Shaheed. Vous avez sans doute entendu parler du rapport Shaheed. Ce sont des gens, des collègues, qui continuent à travailler jour après jour pour réfléchir ce logiciel des droits humains, parmi lequel on trouve les droits culturels.
Tant et si bien que Fribourg date de 2007, cela fait maintenant quinze ans. Pour les quinze ans, ils se sont tous réunis de nouveau à Fribourg et se sont dit : il faut une nouvelle actualisation, parce qu’il y a d’autres textes, d’autres manières d’appréhender les droits culturels, un enrichissement qui se fait. Il ne faut pas que l’on soit à la rue par rapport à cela.
Je crois savoir qu’une des choses qui va être mise à l’ordre du jour, c’est peut-être de sortir d’une vision uniquement humaine, au sens des humains, de la déclaration de Fribourg, et d’y insérer une notion plus large du vivant. Peut-être questionner davantage notre rapport d’humains au vivant et à la planète, puisqu’il y a beaucoup de textes et de pensées dans les droits humains qui s’orientent vers ces préoccupations-là. Comment les droits culturels peuvent-ils intégrer aussi cette dimension ? Ce sera peut-être un des enjeux du renouvellement.
C’est un peu long, un peu laborieux. On va venir à des choses un peu plus réjouissantes, quoique. On va faire un petit chapitre sur les droits culturels dans la loi française.
Donc on a Fribourg, et à partir de Fribourg, on a une déclaration. Je ne vous ai pas mis la déclaration telle quelle, parce que, comme toutes les déclarations, c’est un peu aride à lire, même si c’est passionnant. Je vous en ai réorganisé les éléments tout à l’heure selon les mots-clés.
À partir du moment où Fribourg existe, il se passe plusieurs années pendant lesquelles on se demande : qu’est-ce qu’on va faire de ce truc ? Il y a les gens qui sont au courant, un peu des hurluberlus, qui disent : c’est un truc super, les droits culturels, et cela peut nous amener à réfléchir autrement les politiques culturelles. Mais cela ne convainc pas grand monde.
On est dans des politiques culturelles françaises qui ont comme définition de la culture celle des arts et des lettres, évidemment du patrimoine. Ce n’est pas une définition officiellement cadrée, mais cela reste une définition restreinte. Toutes nos politiques culturelles sont issues de Malraux : on est vraiment dans un logiciel de l’accès à l’offre culturelle, dans un logiciel de l’offre.
On voit arriver ce machin qui va désorganiser tout cela. Cela ne convainc pas grand monde. Mais il y a quand même une forme de militance qui se met en place à plusieurs niveaux, orchestrée notamment par Jean-Michel Lucas, ancien du ministère de la Culture, qui va faire un gros travail de conviction auprès de parlementaires, notamment de sénatrices.
Un petit groupe de sénatrices va s’intéresser à cette question des droits culturels et commencer à dire : pourquoi n’intégrerait-on pas les droits culturels dans la loi française et dans la politique culturelle française ? Elles se heurtent assez rapidement à leurs collègues qui lisent cela comme une légitimation de l’excision ou une ouverture à tous les communautarismes. Il y a une caricature immédiate des droits culturels.
Elles s’accrochent. Il y a surtout Marie-Christine Blandin, qui prend un peu la tête de cette fronde pro-droits culturels, très conseillée en sous-main par Jean-Michel Lucas. Il y a tout un épisode assez croustillant, que j’ai eu la chance qu’on me raconte, pour dire que la loi se fait parfois de manière bizarre.
À l’arrivée, Marie-Christine Blandin et ses collègues arrivent à faire passer, par ruse totale, un article de loi dans une loi qui n’est pas du tout faite pour parler de culture : la loi NOTRe, la Nouvelle Organisation Territoriale de la République, de 2015. C’est une loi de décentralisation, qui rebrasse un peu les cartes et réinterroge les compétences des collectivités et de l’État.
Et on a un article, l’article 103, qui va dire : « La responsabilité en matière culturelle est exercée conjointement par les collectivités territoriales et l’État. » Cela, c’est très important, parce que cela rappelle à tout le monde que la question culturelle appartient à tout le monde. La loi NOTRe ne dit pas : la culture, ce sera les départements, ou les régions, ou l’État. Elle dit : attention, c’est une compétence partagée, dont tout le monde peut se saisir.
Et là où il y a la ruse, c’est dans l’ajout : « dans le respect des droits culturels ». Cette petite formule fait entrer de plain-pied les droits culturels dans la loi française. À partir du moment où il y a un concept, une idée ou un cadre proposé par la loi, il faut s’y coller d’une manière différente d’un simple concept venu de nulle part.
Pendant ce temps-là, il y a aussi tout un travail de conviction qui fait que de plus en plus d’acteurs des politiques culturelles s’intéressent à cette manière d’aborder la culture. On voit bien que cela intéresse et que cela pousse.
Les lois qui vont suivre vont continuer à citer les droits culturels, sans qu’il y ait forcément une loi entière dédiée à cela. Dès 2016, la loi Liberté de création, architecture et patrimoine reprend la même logique : agir dans le respect des droits culturels.
On voit aussi apparaître cette référence dans des chartes, dans des manières de fonctionner, par exemple dans des collectivités territoriales qui commencent à dire : nous avons envie de nous inspirer des droits culturels. Cela veut tout et rien dire, mais en tout cas, c’est présent et cela commence à être contaminant, au sens positif du terme.
Petite remarque au passage : la référence donnée aux droits culturels, dans la loi, est adossée à un texte de 2005. Marie-Christine Blandin explique dans une vidéo pourquoi c’est ce texte-là plutôt qu’un autre. En réalité, 2005 n’est sans doute pas le meilleur texte sur la question des droits culturels, car il cadre surtout la question des échanges marchands autour de la culture. Mais dans la panique du moment, il fallait faire passer la formule, et c’est ce texte-là qui a servi de support.
Le point intéressant, c’est que cela finit par s’inscrire et par s’étendre. En 2020, il y a la création de la Délégation générale à la transmission, aux territoires et à la démocratie culturelle, qui définit, coordonne et évalue la politique de l’État visant à garantir la participation et l’accès de tous les habitants à la vie culturelle, dans le respect des droits culturels.
La loi la plus récente que l’on a pu voir qui fait référence aux droits culturels est celle sur les bibliothèques et le développement de la lecture publique, qui vous concerne particulièrement. Elle dit, en substance, que les bibliothèques garantissent la participation et la diversification des publics, ainsi que l’exercice de leurs droits culturels.
On se retrouve donc avec des droits culturels qui préexistent, qui n’ont pas été inventés dans les dix dernières années, mais qui existent depuis cinquante ans dans différents textes sur les droits humains, et qui sont désormais présents dans la loi française à plusieurs endroits. Cela nous donne, à nous, la possibilité de nous en saisir et d’aller vers nos collègues, nos directions, nos tutelles, en disant : il y a un truc qui existe, cela s’appelle les droits culturels, c’est dans la loi. Comment est-ce que nous, on va les mettre en œuvre ?
Précision importante : il ne s’agit pas de droits opposables au sens strict. Ce n’est pas comme le droit au logement opposable. Les droits culturels, pour l’instant, ne sont pas opposables. Mais, à partir du moment où ils sont dans la loi, il va bien falloir se les coltiner, que l’on en ait envie ou pas.
Pour rassurer tout le monde, Mathieu Varin a gentiment accepté que l’on vous transmette les documents qu’il a parcourus à l’instant. Donc si vous n’avez pas eu le temps de tout noter, on vous les enverra bien évidemment.
La question qu’on s’est posée ensuite, c’est : une fois que l’on a inscrit le contexte, l’introduction et la définition, comment on expérimente ses droits culturels ? J’ai d’ailleurs fait un lapsus à un moment, en disant « expérimenter son identité » au lieu d’« exprimer son identité », et cela m’a fait rire. Mais la vraie question, c’est : comment nous, on expérimente les droits culturels ? Comment on change de paradigme ? Comment on les applique à soi, dans son quotidien professionnel ?
Je pense que c’est aussi une posture qui peut changer. Finalement, on est étonné de se dire que c’est si ancien et pourtant si peu présent jusqu’ici. Comment on fait au quotidien ? Quelles sont les petites choses qui peuvent tout de suite se mettre en place et se décider pour chacune et chacun d’entre nous ?
C’est à la fois la vraie bonne question. Ce qui est proposé par les gens qui portent aujourd’hui les droits culturels, ce n’est pas une mallette de solutions toutes faites. Avant de se poser la question de la mise en œuvre concrète, ce qui est proposé, c’est une grille de lecture qui permet de regarder nos activités, nos manières d’appréhender les choses telles qu’elles sont aujourd’hui.
On est plutôt sur un travail d’évaluation et d’autoévaluation de nos postures professionnelles. Il y a pour cela un outil absolument formidable, proposé par un collectif qui s’appelle Paideia, qui suit depuis longtemps cette question. On le regardera tout à l’heure.
Moi, je suis responsable ou je travaille dans une bibliothèque : comment cette histoire des droits culturels, je la présente ? Je peux, à travers cet outil, l’appréhender à travers différents items et regarder comment est-ce que moi-même, je travaille au regard des droits culturels.
En faisant cet exercice d’introspection, qui est absolument formidable à faire en collectif, notamment dans une médiathèque ou une bibliothèque, apparaissent de manière évidente, sinon des solutions concrètes et immédiates, en tout cas des endroits où l’on est déjà au rendez-vous, parfois malgré nous, parce qu’on ne les a pas nommés comme tels, et des endroits où l’on se dit : là, il y a vraiment une marge de changement ou d’amélioration de nos pratiques.
Et, en fait, les solutions et les changements de posture arrivent quasiment d’eux-mêmes lorsqu’on se saisit de cet outil. Cela semble peut-être un peu obscur à présenter comme cela, mais cela évite à la fois de dire : j’ai une mallette de solutions à vous proposer pour respecter les droits culturels, et de dire aussi que les droits culturels ne sont qu’une posture ou qu’une intention.
Ils sont aussi une possibilité de se regarder, en tant que professionnel, et de se dire : où est-ce que je peux agir ? Où est-ce que je peux actionner, seul ou en équipe, pour avoir une meilleure considération de ces droits culturels ?
Des idées d’application, je peux en citer pas mal. Une qui me semble absolument primordiale, c’est une posture professionnelle : la posture de la relation.
Patrick Chamoiseau disait : « Il faut être disponible à l’événement de l’autre. » Il s’agit vraiment de cela. Sachons quitter parfois une posture professionnelle qui consiste à considérer les personnes comme étant en attente ou en vide de quelque chose.
C’est un gros travers que l’on a dans le milieu du social et dans le milieu de la culture : considérer que la personne qui vient à moi, quelle qu’elle soit, est en attente, en besoin, en manque de quelque chose. Nous, professionnels de la culture, on a la désagréable habitude de se donner comme mission de remplir les personnes plutôt que de faire l’inverse : regarder de quoi les personnes sont pleines.
Cela existe dans le travail social avec le développement social, depuis une trentaine d’années, mais ce n’est pas véritablement appliqué. Dire : partons des capacités, des capabilités des personnes. De quoi elles sont pleines ? C’est quoi leur récit ? C’est quoi leur vie ?
Quand on a la définition de la culture que l’on a vue tout à l’heure, les gens sont pleins de cela. Ils sont pleins de croyances, de savoir-faire, d’histoires. Interdisons aux gens de dire : « Moi, je n’ai pas de culture. » Cela ne peut pas exister. Si je n’ai pas de culture, cela veut dire : je n’ai pas d’humanité. Et les gens ont de l’humanité.
Cette posture de la relation consiste à s’intéresser à la personne qui ne va plus être seulement une lectrice ou un lecteur, un usager ou une usagère, un spectateur ou une spectatrice, mais simplement une personne. À partir du moment où je lui donne la possibilité d’exprimer son identité — ou plutôt ses identités —, d’exprimer sa volonté d’appartenir ou non à telle communauté culturelle, d’avoir la possibilité de dire : je n’ai pas envie d’être assigné à telle communauté culturelle, alors on change de regard.
Ce n’est pas parce que j’arrive avec un fauteuil roulant que j’ai envie d’être dépositaire d’une communauté qui serait celle du handicap. Ce n’est pas parce que je suis né en Bourgogne que j’ai envie d’être convoqué dans un tour de table à ce seul titre.
S’intéresser à la personne pour ce qu’elle est, de quoi elle est faite et de quoi elle est pleine, et lui offrir des espaces et des temps dans lesquels cela va pouvoir se mettre en partage avec la richesse des autres, cela, c’est une posture.
Alors vous me direz : mais tout le monde fait cela tous les jours. Oui, vous le faites tous les jours dans les bibliothèques. Mais est-ce qu’on le fait en conscience ? Les droits culturels permettent de pousser le curseur encore plus loin et peut-être de se repositionner en tant que professionnel, y compris dans notre capacité à être nous-mêmes vulnérables, au sens positif, à l’autre.
Comment est-ce que moi, je me mets en jeu autrement que dans une distance professionnelle ? Le travail social me fatigue souvent avec cette « juste distance professionnelle » qui ne veut pas dire grand-chose. Bien sûr qu’on ne va pas se laisser happer par toute la misère du monde, mais n’ayons pas peur de la relation à l’autre.
Et si l’on veut qu’il y ait relation, il faut que nous aussi, comme le dit Chamoiseau, nous soyons disponibles à l’événement de l’autre. La relation passe par l’accueil, par la participation, par un certain nombre de choses que l’on n’avait peut-être même pas imaginées possibles dans un premier temps.
Il faut sortir de ce logiciel qui consiste à dire : les gens sont vides, et mon métier, c’est de les remplir. Et pour cela, il faut sortir d’un truc très compliqué en France : la logique de l’offre culturelle. Depuis que Malraux a dit que notre boulot était de rendre accessibles au plus grand nombre les œuvres majeures de l’humanité, on s’est enfermés dans quelque chose de très descendant : il y aurait des gens avec le bec ouvert, et d’autres qui viendraient leur donner de la culture.
À un moment donné, les politiques culturelles ont eu raison de vouloir faire accéder les gens aux arts, au théâtre, aux livres. Cela reste légitime. Mais attention à ne pas s’y limiter. Les gens ne sont pas seulement là pour recevoir : ils ont aussi le droit d’exister culturellement.
Arrêtons donc d’avoir cette vision un peu messianique de notre métier. Les gens sont des gens, et considérons-les, comme les droits culturels nous y invitent, comme étant, par définition, des gens de culture. C’est à cela que l’on va essayer de s’intéresser.
D’un point de vue concret, cela veut dire : comment est-ce que j’accueille les gens dans ma bibliothèque ? Est-ce que j’ai toujours cette logique de guichet, où le signal envoyé est : toi, tu viens chercher quelque chose, moi, j’ai la réponse, et l’on n’est pas du même côté du guichet ? Ou bien est-ce que je reçois des gens dans un espace réellement hospitalier ?
Comment les lieux sont-ils aménagés ? Invitent-ils à rester ? À se poser ? À échanger ? Vous me direz là encore : mais on fait cela tous les jours. Oui, écoutez, de grâce, continuez, parce que vous le faites magnifiquement bien. Les bibliothèques et les médiathèques, avec en plus les enjeux de tiers-lieux, sont souvent déjà dans cette mouvance-là. Elles sont de plus en plus promptes à laisser la place à une présence active des personnes.
Donc oui, vous le faites déjà. Je ne suis pas là pour donner une leçon. Mais, encore une fois, avec les outils des droits culturels et avec la légitimité que donnent les textes et la loi, allons plus loin.
Quand, dans une politique de lecture publique, on voit des élus qui font majoritairement du très bon boulot mais s’enferment parfois dans des logiques très descendantes d’accès au livre uniquement, ayons la possibilité de dire : attention, une politique de lecture publique, ce n’est pas seulement enrichir des collections ou ouvrir une bibliothèque de plus. C’est peut-être aller chercher les personnes non pas en tant que lecteurs, mais en tant que personnes humaines, personnes de culture.
Comment va-t-on travailler leur récit ? Et comment, à travers le travail et l’offre faite autour de ce récit, de cette richesse, va-t-on le mettre en partage avec d’autres ? Et comment la bibliothèque va-t-elle devenir le lieu de ce partage ? Le livre ne sera pas absent. Il sera toujours là, mais présent différemment.
Voilà un peu cet exercice perpétuel de pas de côté auquel cela nous invite.
Effectivement, ces droits-là sont bien présents et cela donne légitimité à en discuter dans vos structures avec vos tutelles. Ils sont là, ils existent, ils sont là depuis longtemps. La déclaration de Fribourg vient d’être réaffirmée.
Maintenant que l’on a ces questionnements, comment se questionne-t-on ? Il y a effectivement un outil à votre disposition, que l’on vous enverra également, et que Mathieu va commenter maintenant.
Quand on met les droits culturels en chapitres et en mots, on reprend simplement la déclaration de Fribourg, sans invention, mais de manière plus lisible. Quand on parle des droits culturels des personnes, on parle :
- du droit à revendiquer ou non des identités culturelles, donc de choisir et de respecter son identité culturelle ;
- du droit lié à la diversité culturelle ;
- du droit d’accéder au patrimoine culturel, voire du droit de faire patrimoine ;
- du droit lié aux communautés culturelles ;
- du droit à la participation ;
- du droit à l’éducation et à la formation ;
- du droit à l’information et à la communication ;
- du droit à la coopération.
Je pourrais parler pendant une heure des identités culturelles, tant c’est passionnant : cette possibilité de venir confronter et enrichir mutuellement nos identités culturelles ouvre des perspectives formidables.
La diversité, on voit assez bien de quoi il s’agit. Elle est souvent comparée à la biodiversité. On dit souvent aujourd’hui que l’on est dans un monde fragile : si la biodiversité s’effondre, tout s’effondre par effet domino. Il faut se dire la même chose en termes d’humanité. La diversité culturelle, la richesse de cette diversité, est vraiment à préserver, parce que si l’on enlève des éléments, on aura des effets de domino et on va s’écraser en tant qu’humanité.
Le droit d’accéder au patrimoine culturel, c’est aussi le droit de faire patrimoine. La convention de Faro, par exemple, nous invite à dire que les personnes ont aussi le droit et la possibilité de dire ce qui fait patrimoine.
Les communautés culturelles, c’est un terrain glissant. On peut toujours se retrouver avec des controverses du type : communauté égale communautarisme. Mais les droits culturels disent exactement l’inverse. Ils disent : il ne faut pas assigner, ni s’assigner soi-même, à une ou des communautés culturelles. En revanche, les communautés ne prennent sens que s’il y a, en face, des responsabilités, et la première responsabilité est d’aller confronter nos identités culturelles à d’autres identités et à d’autres communautés. C’est cela qui fait l’humanité.
La participation, c’est souvent la manière la plus facile d’aborder les droits culturels. Dans nos établissements, nos médiathèques, nos bibliothèques, nos lieux de spectacle, nos musées, mais aussi dans nos lieux sociaux, on peut se demander : quelle place laisse-t-on aux gens ? Ont-ils le droit, par exemple, de participer au choix des collections ? Ont-ils cette possibilité ? Attention, il ne faut pas réduire les droits culturels à la participation, mais c’est une porte d’entrée concrète et assez facile.
Enfin, il y a l’éducation et la formation, l’information et la communication, et la coopération. Les droits culturels nous invitent à participer au développement de coopérations culturelles. Cela interpelle beaucoup les professionnels : arrêtons de travailler en silo. À l’échelle d’une collectivité ou d’un territoire, travaillons avec les gens de l’éducation, de la jeunesse, du social, avec le CCAS, avec le tissu associatif, avec les autres acteurs culturels.
Voilà rapidement de quoi sont faits les droits culturels.
On vous a montré rapidement le sommaire de ce document et la manière dont on peut questionner nos pratiques. Tout à l’heure, on parlait de ce premier pas que l’on peut faire pour inclure cette notion, ou plutôt pour conscientiser nos pratiques plus que pour réellement les « inclure ».
On vous proposait d’aller directement à la page 29, avec une typologie d’action un peu différente de ce qu’on a l’habitude de voir, puis une grille d’indicateurs qui peut vous aider dans votre quotidien. Ce document vous sera envoyé, parce que cela va très vite.
Si vous faites ce travail d’introspection, il ne faut pas le faire de manière systématique ni exhaustive, sinon cela devient très gonflant et l’on finit par se perdre. Il faut savoir picorer dans ce type d’outil.
Vous avez la possibilité de repartir des huit mots-clés que l’on vient de voir — identité, communauté, diversité, etc. — et de regarder chacun de ces mots en se demandant comment il nous parle et comment notre quotidien est fait de cela, ou pas.
Vous pouvez aussi aller chercher d’autres mots et d’autres manières de mettre en œuvre les droits culturels. Ce guide typologique, issu de la méthode Paideia, résulte d’un travail mené avec plus d’une centaine de collectivités et d’équipements culturels. Il invite à regarder d’autres items, peut-être moins abstraits, moins de l’ordre de l’intention, et qui nous permettent de nous positionner au quotidien.
Par exemple : comment cultive-t-on l’hospitalité à travers l’accueil ? J’en parlais tout à l’heure. Il y a aussi la question de la gouvernance des lieux. Souvent, nous travaillons dans des structures qui dépendent de collectivités territoriales, donc il n’est pas simple de remettre en question la gouvernance. Pour autant, quelle peut être la place des habitantes et des habitants dans cette gouvernance ? Y a-t-il de véritables leviers pour les personnes sur notre fonctionnement et nos évolutions ?
Il y a aussi la question de l’organisation. Je vous fais cela rapidement parce qu’on est un peu pressés, mais vous avez tous ces items dans lesquels vous pouvez aller piocher à volonté.
Vous trouverez, à chaque fois, de nombreux indicateurs qui permettent de s’autoévaluer. Je ne suis pas particulièrement fan de l’évaluation des politiques publiques en général, j’ai même tendance à m’en méfier. Mais, en l’occurrence, cette manière de s’introspecter avec ces indicateurs est très pertinente.
Il est tout à fait possible de se réunir demain, la semaine prochaine ou l’année prochaine, en équipe, dans une bibliothèque, et de dire : allons travailler la question de l’accueil. On a un guide avec des questions, on peut en imaginer d’autres, mais cela permet de poser un début de méthode.
On peut se demander, ensemble, en prenant un café : finalement, comment est notre accueil ? Est-il aménagé de manière conviviale ? Est-ce un lieu d’échange interpersonnel ? Y a-t-il des petits salons, des endroits où l’on peut se poser ? Est-ce que l’on est encore trop dans une logique de guichet ?
Et vous me direz : quel rapport avec les droits culturels ? Mais cela a tout à voir avec eux. À partir du moment où l’on dit que notre manière d’accueillir est une manière d’ouvrir l’hospitalité, on est dans une autre manière d’appréhender la relation à la personne, qui ne devient plus seulement un usager, une lectrice ou un lecteur, mais une personne qui, dans la relation, va déposer dans nos lieux bien plus que ce qu’elle vient y chercher.
J’arrête juste le partage pour que l’on puisse voir vos visages avant la fin du numéro. C’est toujours très rapide, ces numéros. Si jamais il y a des questions, il ne faut pas oublier que le but, c’est aussi de mettre les collègues en relation entre eux. N’hésitez surtout pas à nous solliciter pour qu’on puisse vous accompagner ou donner des clés, des pistes.
Moi, je pense en tout cas que l’on a eu une belle invitation à relire les textes fondamentaux qu’on a peut-être un peu oubliés, et à se rappeler que ces droits-là ne sont pas une invention. En fait, on peut peut-être commencer simplement par regarder nos pratiques. Je pense qu’on fait déjà beaucoup de choses, peut-être sans en avoir conscience, mais avant les fêtes de Noël, on peut peut-être se dire que c’est quelque chose qu’on va faire, et se faire la promesse de les questionner l’année à venir.
Je ne sais pas si quelqu’un souhaite prendre la parole. On a quatre minutes, donc si quelqu’un a une question brûlante, il peut bien évidemment la poser.
Je crois qu’il n’y a pas de question particulière, ni personne qui souhaite prendre la parole. Alors, juste un exemple.
Au centre social dans lequel j’étais, on a animé — et cela continue puisqu’il existe toujours — une fois par mois, un temps qu’on appelle le « bistrot culture ». Les gens viennent y poser leur dernier coup de cœur en matière de vie culturelle.
On a installé plusieurs choses là-dessus. Quand on parle de vie culturelle, on ne demande pas aux gens d’avoir eu une pratique artistique, d’être allés au théâtre ou au cinéma. On parle à la fois de recettes de cuisine, d’expositions, du dernier livre lu, du dernier film vu, etc.
On a un tour de table comme cela, avec toujours 25 à 30 personnes, qui ensuite peuvent aussi rencontrer des artistes, des programmateurs, des programmatrices. Mais on a surtout cette manière de s’écouter dans ce dont on est riche. Je reviens à cette histoire de richesse, à cette idée que les gens sont pleins.
On pourrait se dire : cela existe déjà, on a déjà des clubs de lecture dans les bibliothèques. Oui, bien sûr, il faut continuer à les faire vivre. Mais on peut élargir cela à d’autres personnes qui ne sont pas forcément des lecteurs assidus, en leur disant : si tu as envie de déposer quelque chose que tu as vécu et que tu as envie de partager, on ne te regarde pas uniquement à travers ta capacité à amener une référence artistique. C’est peut-être la balade en montagne que tu as faite et que tu as envie de partager.
La manière dont les gens s’écoutent, savent s’écouter et s’accueillent, c’est assez magique. On accueille beaucoup de gens en fragilité psychologique dans ces tours de table-là, et c’est juste magique parce que cela remet au centre la dignité des personnes.
Ce mot de dignité, je ne l’ai pas beaucoup cité jusque-là, mais il est extrêmement central dans la question des droits humains et dans celle des droits culturels. Veillons systématiquement à ce que les gens soient reconnus dans leur dignité.
Quelqu’un intervient alors pour dire que c’est passionnant, même si la taille de la typographie des questions à l’écran l’empêche de tout lire rapidement. Mais, de toute façon, sur ces questions-là, on y reviendra peut-être par plus petits morceaux, pour interroger différentes pratiques et différentes choses, parce qu’il y a plein de mots, plein de textures différentes sur les droits culturels.
Il invite à aller lire Meyer-Bisch, même si cela peut sembler un peu ardu, Jean-Michel Lucas, très direct, ou encore Christelle Blouet du réseau Culture 21. Il suggère d’aller piocher dans ces ressources, parce que ce qu’il en a dit ici reste très synthétique. Il encourage à se délecter de cette histoire des droits culturels, à en faire son miel, avant même de vouloir immédiatement les mettre en œuvre. Cela viendra presque tout seul.
La conclusion revient alors sur Malraux : « Gloire à Malraux », même si l’on dit rarement cela dans un 11/12. Mais il faut aussi sortir de ce logiciel. Sans jeter le bébé avec l’eau du bain, il faut réaffirmer une définition plus large, plus anthropologique et plus éthique de la culture, pour laisser les personnes et les personnalités exprimer et expérimenter leurs identités, et questionner nos pratiques professionnelles.
Je pense qu’on peut déjà se donner rendez-vous en 2023, c’est sûr. Je vous remercie beaucoup. On a encore tenu les délais. Grand merci à Mathieu, parce que c’est quand même super compliqué de tenir cela en une heure, mais cela a été fait avec brio. Je vous souhaite de très belles fêtes de fin d’année, de bien vous reposer, de nous mettre plein d’idées de côté pour que l’on puisse avoir un programme riche aussi l’année prochaine. N’hésitez surtout pas à déposer vos idées, toutes les idées sont bonnes à prendre. La moindre question, on regardera cela avec plaisir.
Bonne journée à tous et à très bientôt. Merci beaucoup, au revoir.
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Droits culturels : exigence éthique, ambition pratique
Cycle de webinaires organisé par Auvergne-Rhône-Alpes spectacle vivant, Auvergne-Rhône-Alpes livre et lecture et l'UFISC (2020) et animé par Cécile Offroy et Réjane Sourisseau, co-autrices du rapport “Démocratisation, démocratie et droits culturels”.
Épisode 1 “Pas de côté vers l'éducation populaire”
Claire Lamy, formatrice-animatrice au CREFAD Auvergne, et Guillemette Lambert, coordinatrice de l’association Les Cafés littéraires de Montélimar, partagent leurs expériences professionnelles. En miroir, elles interrogent les droits culturels et leur pratique au quotidien.
Épisode 2 “Pas de côté vers l'écologie”
Anaïs Massola, libraire et présidente de l'association de l'écologie du livre, et Olivier Blanche, responsable des éditions et du centre écologique - scop Terre Vivante, croisent leurs regards et échangent autour de leurs rapports professionnels liés à l'écologie et aux droits humains.
Épisode 3 “Pas de côté vers l'urbanisme”
Noémie Paperin, permanente au Pari des Mutations Urbaines (PMU), et Jean-Christophe Lacas, directeur de la Médiathèque Entre Dore et Allier, se retrouvent pour échanger sur les enjeux du pouvoir d'agir.
Épisode 4 “Pas de côté vers le social”
Marion Raievski et Mickael Théodore, de la Compagnie Sputnik, et Nathalie Roche, de Jerphanion, coordinatrice du Groupe d'entraide mutuelle Envol et Cie, questionnent leurs pratiques professionnelles au regard des droits humains.
Consulter le webinaireÉpisode 5 “Pas de côté vers le numérique”
Angie Gaudion, de Framasoft, association d'éducation populaire pour un numérique libre et ouvert, échange avec Vincent Bady, de la compagnie NTH8/Nouveau théâtre du 8e à Lyon. Un entretien croisé sur les pratiques théâtrales et l'usage du numérique au regard des droits humains.
Solliciter cet accompagnement
Pour aller plus loin
- Les droits culturels des personnes par Auvergne-Rhône-Alpes spectacle vivant.
- Réseau Culture 21 propose de nombreuses ressources : l’association inscrit ses travaux dans la promotion de la diversité et des droits culturels dans l’ensemble des politiques publiques.
Archive : "Pratiques en chantier"
5 structures régionales, Auvergne-Rhône-Alpes spectacle vivant, Auvergne-Rhône-Alpes livre et lecture, InterSTICES, le Château de Goutelas et l’Agence des musiques des territoires d’Auvergne, ont organisé un groupe de travail et conduit le projet “Pratiques en chantier” entre 2021 et 2023.
Les droits culturels n’étant ni l’affaire d’une “branche” ou d’un secteur, mais irriguant l’ensemble de la vie humaine, le choix a été fait d'engager une démarche collective, avec le plus de diversité de points de vue possible.
Le groupe Pratiques en chantier a suivi une “formation de formateurs” avec le Réseau Culture 21 pour essaimer la méthode Paideia, méthode d’analyse de cas qui vise à interroger notre pratique à travers les différents droits de la Déclaration de Fribourg.
La méthode a été mise en pratique par le groupe à travers la constitution d’un groupe d’analyse des pratiques au regard des droits culturels. Ces groupes d’analyse ont permis de développer des dynamiques locales de réflexions et de pratiques, notamment auprès de collectivités.